Dans une mise en scène bien préparée, avec la complicité de son avocat David Scott, M. Chrétien a déballé avec un plaisir évident devant tout le monde quelques boîtes de balles de golf qu'il avait apportées avec lui.
 
 

COMMISSION GOMERY

Chrétien se défend avec vigueur

Gilles Toupin

La Presse

Ottawa

Jean Chrétien a complété de façon théâtrale hier son témoignage devant la commission sur le scandale des commandites, en exerçant une petite vengeance de son cru sur le commissaire John Gomery.



Dossier

Le scandale des commandites 

M. Chrétien a en effet tenté de tourner en ridicule le juge qui préside la commission, parce qu'il avait qualifié au cours d'entrevues avec les journaux avant Noël de «cucul» (small town cheap) le fait que M. Chrétien distribuait des balles de golf portant ses initiales.

Dans une mise en scène bien préparée, avec la complicité de son avocat David Scott, M. Chrétien a déballé avec un plaisir évident devant tout le monde quelques boîtes de balles de golf qu'il avait apportées avec lui. L'ancien premier ministre venait d'expliquer à la commission qu'il avait souvent reçu en cadeau des balles de golf de dirigeants politiques lors de ses voyages à l'étranger. C'est pourquoi, a-t-il raconté, on lui avait fait fabriquer des balles de golf ornées de ses initiales et de la feuille d'érable, question de rendre la politesse aux chefs d'État et de gouvernement qu'il visitait.




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Hier, Me Scott a demandé à M. Chrétien s'il pouvait montrer au commissaire quelques exemples des balles reçues en cadeau.

«Oui, oui, s'est empressé de répondre Jean Chrétien. J'ai une balle ici avec le sceau du président des États-Unis et signée par un Texan du nom de George Bush. J'en ai une ici signée par un gentilhomme du Tennessee, Al Gore, avec le Capitole sur la balle.»

«Vous pouvez vous arrêter là, M. Chrétien», a enchaîné Me Scott.

«Non, non, non, c'est trop amusant!» a rétorqué Jean Chrétien. «J'en ai une ici qui m'a été donnée - belle présentation M. le président !- par un gars d'une petite ville de l'Arkansas. Il y a son sceau, une belle boîte, une autre petite boîte et une balle signée par Bill Clinton. Une autre par un autre gars d'un petit village du Texas, George W. Bush. Et une autre d'un gars d'un autre petit village, de Manille, signée président Ramos, avec le drapeau de son pays.»

Et pour donner l'estocade: «J'en ai une autre ici d'un groupe très connu: Ogilvy Renault. Vous savez? Bernard Roy, M. Mulroney et Mlle Gomery font tous partie de cette firme. On peut parler ici de souvenir cucul (small town cheap). Ce serait une contradiction que de parler de Westmount cucul.»

M. Chrétien voulait mettre en évidence le fait que le procureur principal de la commission, Bernard Roy, travaille dans le même bureau d'avocats que son ancien patron, l'ancien premier ministre Brian Mulroney. Me Roy a été chef de cabinet de M. Mulroney. Quant à Mlle Gomery, il s'agit de Sally Gomery, la fille du juge John Gomery qui travaille aussi dans ce cabinet.

Le commissaire est resté de marbre. Il s'est contenté de mettre un terme à l'audience, comme si rien ne s'était passé.

Longue déclaration

On peut spéculer sur les motifs profonds qui ont poussé M. Chrétien à monter ce petit spectacle, mais son témoignage a commencé hier matin, après une longue déclaration préliminaire, dans une atmosphère tendue. Visiblement, l'ancien premier ministre ne semblait pas goûter sa présence devant la commission, en particulier le fait qu'il était interrogé par Me Bernard Roy, un ancien adversaire politique.

M. Chrétien, qui a achevé son témoignage devant la commission Gomery, n'a cependant pas caché que les activités de commandite avaient une véritable dimension politique, qu'elles étaient supervisées au niveau politique, et que l'idée d'augmenter la visibilité du gouvernement fédéral au Québec était née au cours des semaines difficiles qui ont suivi le référendum de 1995. Cette idée avait été approuvée par tout son cabinet.

Il a cependant nié que c'est son bureau qui prenait les décisions et qui déterminait à qui l'argent était versé. Même si les documents de l'ancienne greffière du Conseil privé, Jocelyne Bourgon, affirment que la responsabilité ultime de la façon dont les fonds de commandites autorisées par M. Chrétien étaient dépensés, incombait en dernier ressort au premier ministre, ce dernier a témoigné hier «que c'était le Ministère (des Travaux publics) qui était responsable du choix des projets. Nous avions un input politique, mais nous ne décidions pas», a-t-il dit en parlant de son bureau. M. Chrétien a insisté souvent pour dire qu'il ne s'occupait pas de «la plomberie» et des détails de l'administration du programme.

Par ailleurs, il s'est étonné que son ministre Stéphane Dion ait témoigné devant la commission récemment qu'il n'avait jamais entendu parler, début 1996, des activités de publicité ou de commandites, tout comme d'ailleurs Lucienne Robillard et Martin Cauchon. «Les ministres avaient discuté la stratégie et tout le monde savait qu'on allait augmenter la visibilité au Québec», a affirmé Jean Chrétien. Il a souligné de plus que l'actuel premier ministre, Paul Martin, était au courant de l'existence du Fonds de réserve pour l'unité canadienne, le fonds quasi occulte qui servait à financer les commandites. «Au cours de mon administration, a dit M. Chrétien, le ministre des Finances Paul Martin et moi avons toujours été d'accord pour mettre de côté 50 millions par année pour les dépenses relatives à l'unité nationale.» M. Martin, qui connaissait cette réserve, doit témoigner demain devant la commission. Il a toujours affirmé cependant qu'il ne savait rien des détails du programme.

Lors de son interrogatoire, Me Roy a aussi insisté pendant un long moment sur les contributions électorales de Jacques Corriveau et de sa femme à M. Chrétien, contributions évaluées à 43 000 $ entre 1993 et 2003. Il a demandé à l'ancien premier ministre, documents à l'appui, pourquoi les montants des contributions de son ami pour l'année 2000 n'étaient pas les mêmes dans les registres de son agent électoral (5000 $) et dans les rapports d'Élections Canada (13 000 $). M. Chrétien a répondu qu'il n'était absolument pas au courant de ce dossier et qu'il ne savait pas que l'organisateur libéral avait contribué à sa caisse électorale, sauf lorsqu'il achetait des billets pour son tournoi de golf annuel. Il ne savait pas non plus, a-t-il dit, que M. Corriveau avait obtenu des sous-contrats de commandite des firmes Expour et Polygone.

De plus, M. Chrétien a affirmé que le programme de commandites avait été un des facteurs qui avaient permis le recul du séparatisme au Québec. Enfin, il a avoué ne pas avoir lu le rapport accablant de la vérificatrice générale sur le programme de commandites.
